Danser dans les chaînes






«Danser dans les chaînes ». Telle est l’expression que Nietzsche emploie dans son aphorisme 140 du Voyageur et son ombre (1880), qui traite des rapports selon lui nécessaires de l’artiste avec les conventions de son art. « Se laisser d’abord imposer une contrainte multiple […] ; puis, de ce non content, imposer une contrainte nouvelle, s’y plier et en triompher avec grâce, tant et si bien que l’on remarquât et la contrainte, et le triomphe » : le grand artiste n’est pas celui qui entend à tout prix s’affranchir des traditions de son art (comme Wagner aspirait à le faire avec la tradition mélodique et rythmique, ce que Nietzsche finira par lui reprocher), croyant conquérir par là-même sa liberté ; il est celui qui s’attache à maîtriser les règles, puis à jouer avec elles. Et il peut le faire, justement parce qu’il les connaît et s’en est véritablement imprégné. Pour Nietzsche, la création artistique est un paradigme de la libération de l’esprit. Gagner un équilibre supérieur en se donnant une nouvelle contrainte dépassant l’ancienne dans le triomphe final du Vivant sur l’artifice, sur la mécanique : le Naturel radical peut alors trouver sa place car à force de s’inscrire à l’intérieur des conventions, l’artiste peu à peu les effrite, tant et si bien qu’elles finissent par disparaître. Cette opération a quelque chose de la transformation alchimique, comme celle du plomb en or.
La métaphore de la danse est ici employée par Nietzsche comme le modèle de l’art le plus contraignant qui soit, l’instrument de création étant le corps humain lui-même ; la prise en compte très exacte des lois élémentaires de la physique, de la physiologie et de l’anatomie humaine y est requise, sans parler des capacités techniques différentes propres à la physionomie de chaque danseur. Un entraînement rigoureux, des exercices quotidiens, un travail d’apprentissage technique de construction et d’éducation du corps sont là, encore plus que dans d’autres arts, un passage obligatoire. La danse semble le lieu où le libre jeu à partir des contraintes paraît impossible ; et pourtant… par sa grâce (au sens plein et entier de ce terme), à force de travail sur sa chair et donc aussi sur son esprit, le danseur finit par lâcher dans son corps la puissance du mouvement, s’en faire l’écho, le porteur incessant, la plus fidèle incarnation, dans une intime harmonie avec la musique qui devient alors sa seule ossature, le sang dans ses veines. Le danseur plie son corps jusqu’à ne plus faire qu’un avec le geste et avec le rythme qui lui sont donnés d’ailleurs. On pourrait croire qu’il n’est donc qu’interprète mais il n’en est rien. Le danseur est un artiste dans la mesure où il trouve le moyen de créer son propre espace d’être à l’intérieur de cette plus extrême fidélité, de la plus astreignante rigueur : c’est parce qu’en même temps, il sait montrer que c’est son corps à lui, et donc celui de nul autre, qui se donne ainsi ; c’est dans la manière de se vouer à son art qu’il se montre unique. Dans et par la danse, tout en même temps, il se perd jusqu’à se nier totalement et c’est dans et par la danse qu’il se trouve et qu’il est. Sans aucun paradoxe. Et c’est ce qui en fait tout le sublime. 
Sans cesse création et recréation d’un espace d’être, n’est-ce pas cela être artiste ? Qu’est-ce qui différencie l’artiste d’un autre être humain ? Que fait-il de si particulier que les autres ne feraient pas ? Est artiste tout être humain qui au moyen de ce qu’il est, à même son Identité la plus radicale, crée et recrée sans cesse son espace d’être propre, au défi du Monde pour en créer un autre à partir de la part d’Uni(s)-vers qu’il recèle en lui et qu’il cultive dans son art. L’artiste est, souvent sans le savoir, dans la Vision-en-Un. Il cultive l’Un-stand : il s’inscrit au cœur de l’Un ; c’est là qu’il crée là, en son centre. C’est pour cette raison que l’on peut affirmer que tout art est découverte poétique : découverte dans la mesure où il convient de se mettre à disposition, d’accepter les contraintes de son art, de se plier à ses conditions ; poétique, pour tout l’espace de création qui s’ouvre alors et qui va briser le cadre préexistant et le transférer ailleurs.
Nietzsche parlera dans son aphorisme 159 de « liberté princière ».  Nous, la nommons Hérésie : dans la mesure où, au sens le plus large du terme, elle nous permet de sortir de notre condition d’esclave du Monde. Reconnaître les contraintes indépassables de ce Monde et découvrir en même temps les possibilités infinies de l’Être à partir du Réel-Un pour ne pas en rester prisonnier, tel est le geste du Rebelle hérétique. Le monde n’est que notre milieu de vie ; rien d’autre.  Il nous détermine en fonction des lieux, des époques où nous vivons ; cependant, c’est avant toute la vision que nous avons de ses contraintes qui nous enferme ou nous libère. Tel Neo dans la Matrice (*), on ne détruit pas un système de l’extérieur ; on le fait imploser. C’est pourquoi de tous temps les artistes ont été traqués par le totalitarisme, étant des Hérétiques En-puissance. En-Puissance, car ainsi que l’exprime Morphéus (*), « il y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin » : on est pas Hérétique lorsqu’on le croit mais quand on le sait. De ce savoir non raisonné qui nous traverse de part en part, prend possession de nous de la racine de nos cheveux à la pointe de nos pieds ; traversés de l’énergie la plus puissante qui soit, celle de l’Eros.

Sophie Lesueur
Extrait de La Méditation d'Alice, Ribamar, 2013, p. 111.


 (*) Matrix, premier volet de la trilogie cinématographique des frères Wachowski (1999-2003)


Voir également
https://yogaetphilosophie.blogspot.com/2017/10/danser.html
https://yogaetphilosophie.blogspot.com/2017/09/glossaire.html