Passages






Entendre et voir le Réel-Un (l’Identité) nécessite ainsi d’abord une mise au ban du Monde ; que celui-ci soit mis entre parenthèses, et jamais, jamais, plus considéré comme prioritaire par rapport à nous-mêmes. Il s’agit là d’une discipline de fer, exigeante. Car on ne se débarrasse pas si aisément du Monde ; il y a de très mauvaises habitudes à perdre. C’est une démarche volontaire qui s’inscrit dans le temps, un effort constant dans la durée, ce que nous sommes de moins en moins formés à faire. Il s’agit d’une décision, la seule et l’unique à prendre ; mais il faut la prendre chaque jour, à chaque réveil, lorsque nous sortons des torpeurs du sommeil ou - pour le voir autrement - de cette sorte de veille très particulière qu’est le sommeil ; chaque jour, décider de reléguer le Monde au second plan de nos existences.
Puis, s’inscrire dans la Vision. Cette Vision également très particulière qu’est la Vision-en-Un. Avancer son chemin en gardant en permanence à l’esprit que la réalité mondaine ne recouvre pas le Réel. Pratiquer. Faire sécession avec le Logos philosophique de Descartes à Hegel : oublier « je pense donc je suis » ; oublier « tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel ». Il est possible d’oublier. On a le droit de laisser de côté ce que l’on désire laisser de côté. Car on ne gare pas sa voiture dans son salon. Il est possible d’envisager que plus je pense, moins je suis ; sans se faire pour autant taper sur les doigts. Il est possible d’envisager que le Réel n’est pas accessible par la raison, et que si on désire l’entrevoir, il sera préférable de rompre avec la suffisance et la prétention de celle-ci. Il est possible de se dire : « ces pensées qui traversent mon esprit, à ce moment précis, font partie de moi, mais elles ne sont pas Moi. Elles sont pour moi ce que sont les gestes de mes bras ou de mes jambes ; elles sont les gestes de mon cerveau, et encore, ceux que je perçois… elles expriment une part de moi, la plus visible, la part la plus émergente de l’iceberg ; en aucune manière, on ne peut me réduire à elles. « Je » en Moi ne se réduit pas à mes pensées conscientes. Et c’est là,  néanmoins, sans paradoxe aucun, la très bonne raison pour laquelle il convient de rompre avec leur suprématie. Les regarder de suffisamment loin, en être seulement, uniquement témoin ; cesser d’être l’acteur ventriloque d’un film dont « je » n’est pas l’auteur : telle est la posture adéquate et saine, juste et exacte, que je peux adopter pour glisser subrepticement de l’emprise logocentrique du Monde vers… Le Réel n’étant pas accessible mais seulement, à certains indices parfois, perceptible, on ne glisse pas du Monde au Réel. Mais on peut évoluer alors à l’intérieur d’une zone de transition qui permet de passer du Monde à L’Uni(s)-vers. On pourra alors se souvenir avec délice de l’expression subtile de Nietzsche : « danser dans les chaînes »... 

Sophie Lesueur
Extrait de La Méditation d'Alice, Éditions Ribamar, 2013, p. 109.


Voir également, le glossaire   https://yogaetphilosophie.blogspot.com/2017/09/glossaire.html