Le corps, le sujet, le pouvoir
La tradition européenne issue des Grecs pense l’efficacité à partir de l’abstraction de formes idéales, édifiées en modèles, qu’on projetterait sur le monde et que la volonté se fixerait comme but à réaliser. Cette tradition est celle du plan dressé d’avance : une forme idéale (eidos) est conçue, posée comme but (telos) et l’action est ensuite pensée et organisée en vue de la faire passer dans les faits. Idéal, but, volonté (séquence triadique) tel est le paradigme qui s’impose. Depuis Platon, nous décidons de ce que sera le Monde, et tentons en permanence de faire en sorte qu’il prenne cette forme d’avance assignée. Notre regard est en permanence tourné vers le Haut ; en dépit du relatif des circonstances et des individus, le « pouvoir des Idées » perdure, la visée de la perfection est la norme suprême qui détermine toutes les autres. C’est ainsi que s’organisent les rapports de soumission de la pratique à la théorie, selon une modélisation que nous étendons à tous les domaines via la connaissance scientifique et ses applications techniques pratiques, qui elles, viennent concrètement et matériellement transformer le Monde. La voie tracée par la modélisation passe par le rapport moyen-fins : soit la fin idéalement conçue, il est recherché les moyens à mettre en œuvre pour la faire entrer dans les faits ; soit, un plan ou projet élaboré comporte une série ordonnée d’opérations, moyens destinés à atteindre le but visé. La pensée occidentale, aujourd’hui encore, reste soumise à cette quête incessante de perfection.
C’est
dans ce contexte que se dessine et se développe dans ce Monde la représentation
de notre corps, ce à quoi nous le destinons, la fonction que nous lui
assignons, l’image que nous en avons : c’est ce contexte qui détermine
notre condition de sujet. Mais n’est-elle pas en même temps, de ce fait, et
précisément pour cette raison, une condition de notre être-sujet-assujetti, de
notre aliénation ?
Philosophie et politique : le gouvernement comme rapport à soi
Les
Grecs ont inventé le rapport à soi comme maîtrise, comme un pouvoir que l’on
exerce dans le pouvoir que l’on est susceptible d’exercer sur les
autres : il devient principe de régulation interne. Comment
prétendre gouverner les autres si l’on ne se gouverne soi-même ? Le
gouvernement de soi vient légitimer le gouvernement des autres : parce que
je peux me diriger, le reste du Monde peut le faire et doit le faire au regard
de l’Impératif éthique ; il faut que la domination des autres se
double d’une domination de soi. C’est donc comme si le rapport à soi faisait plier
les autres rapports de l’homme au Monde, comme si le rapport à soi devenait
un dedans, déterminant les autres comme des dehors. Pour Michel Foucault,
les rapports sont des forces et tout rapport de forces est un pouvoir. Ainsi,
ce qu’ont fait les Grecs c’est essentiellement plier la force sans pour
autant qu’elle cesse d’être force ; ils l’ont rapportée au soi. Ce qui
nous mène à une forme de convertibilité : le sujet fait cercle avec le
pouvoir, il est émaillé de lui, il n’existe qu’en fonction de lui et ne peut
évoluer qu’à l’intérieur de ses règles. Le sujet ainsi saturé de politique, au
sens le plus large, celui de la Cité : il est saturé du Monde,
assigné d’emblée au mondain. Foucault n’ignorait pas cette impasse ; il
oscillait entre ses murs, naviguait entre les plis pour tenter d’en sortir. Il
recherchait ce qui dans le sujet ne constituait pas un risque d’aliénation.
Sans abandonner l’éthique, sans renoncer à l’espoir du politique, mais pas
n’importe lequel : dans le plaisir du vivre-ensemble. Il
recherchait un axe, distinct du savoir et du pouvoir, sorte de troisième force,
à la fois axe de sérénité et affirmation de vie : « un axe qui travaille
en même temps que les autres et les empêche de se refermer sur l’impasse […] un
dedans qui serait plus profond que tout monde intérieur, […] un impensé au cœur
de la pensée »[1].
Mais plier la force, la placer dans un rapport, c’est déjà l’assujettir, déjà
l’aliéner. Chercher un rapport à soi qui résiste aux codes et aux pouvoirs est
vain : l’assujettissement est dans le rapport, la circularité spéculaire
du soi à soi et du soi avec le Monde, ces cercles concentriques qui n’en
finissent pas d’enchasser l’homme-sujet ; ils l’enchassent dans la plus
pure tradition de la philosophie grecque, celle du questionnement incessant de
l’être-au-Monde, légitimé par la position préalable de l’existence d’une
vérité. Que puis-je ? Que sais-je ? Que suis-je ? autant
de questions qui ne peuvent se poser que
si le principe d’une réponse est acquis et pas n’importe quelle réponse :
une réponse juste, c’est à dire en accord avec une réalité vraie. Mais ce genre
de questions appelle quel genre de réponse, si ce n’est par le biais d’un parti
pris doctrinal ? Comment puis-je avec certitude savoir quelles sont mes
capacités, quelle est l’ampleur de ma connaissance, et qui je
suis vraiment ? Est-il même possible de répondre à ces questions ? -
Est-ce même souhaitable ? Parvenir à maintenir l’homme-sujet à l’intérieur
de ce réseau de questionnement, le convaincre de sa valeur éthique et de son
importance politique (au sens le plus large du terme) tel est le tour de force
de la pensée philosophique occidentale, tel est son mode de harcèlement.
Economie et éthique : le travail du sujet sur lui-même
En
1977, Foucault[2]
évoquant le capitalisme avance qu’il n’était pas possible à ce système de
fonctionner dans l’indifférence vis à vis des individus. Qu’il lui fallait,
pour se développer, se poser en rupture avec la société féodale où les pauvres
payaient matériellement et physiquement pour les riches. L’exigence
d’efficacité et de rentabilité appelait un contexte social plus nuancé, moins
abrupt, apparemment plus soucieux du facteur humain ; la coopération du
plus grand nombre était nécessaire. Pour ce faire, il semble que trois
catégories de mesures aient été progressivement appliquées. D’une part des mesures
visant à l’organisation du travail : on morcelle le travail de manière à
renforcer l’efficacité et l’intensité de chaque tâche, tout en rendant de ce
fait difficiles les luttes sociales unitaires ; en divisant le travail, on
divise les types de revendications et donc, on affaiblit la résistance
populaire. D’autre part, est prônée une surveillance médicale collective
renforcée qui officiellement met en avant une sorte de souci de soi
collectif, mais qui n’est en fait que l’instrument qui va permettre ici encore
de diviser les individus, de les classer hiérarchiquement selon une échelle de
capacité au travail permettant d’exclure les moins capables ou les plus
déviants, la norme étant fixée selon ces mêmes critères
d’efficacité/rentabilité. Enfin, est mis en place un panel de mesures
disciplinaires et de propagande, par lesquelles on éduque la population à tous
les âges et à tous les stades de la vie en société, tout en lui fournissant un
discours d’encadrement en rapport. L’expression à la mode de travail sur soi
résume assez bien cet ensemble : responsabilisation culpabilisante, souci
de soi individuel en vue d’un mieux-être collectif, auto-valorisation et
publicité de la démarche. Il ne semble pas que Foucault aie inséré ses derniers
travaux sur le souci de soi dans ce cadre plus particulièrement
économique, bien qu’ils fassent partie de sa réflexion générale sur la
subjectivité. Ses écrits placent néanmoins éthique et politique dans un rapport
très étroit, quasi fusionnel : le gouvernement de soi fait cercle avec le
gouvernement des autres. Mais il ne s’agit pas là d’une particularité
foucaldienne ; l’analyse du philosophe ne fait que faire écho à un
positionnement ancestral de la pensée qui s’exprime de manière privilégiée et
spontanée en mode représentatif, prenant selon les époques une forme à
dominante soit mythique, soit religieuse, soit philosophique, en tous les cas métaphysique.
En ce qui concerne plus particulièrement la philosophie, le lien
éthico-politique est entériné sur un premier versant par l’omniprésente
supériorité posée du pouvoir, sur un autre versant, par l’incontournable étalon
de la Vérité : l’homme-sujet, assujetti de part en part, verrouillé de
l’intérieur, comme de l’extérieur, ne peut sortir du/des cercle(s). Et ce en
dépit de ce qu’a proclamé par la philosophie à partir des XVIIe et XVIIIe
siècles, ce qui en fait une proclamation sans consistance. C’est le rapport à
la Loi, imposé au sujet par le fond métaphysique qui détermine jusqu’à l’idée
d’autonomie – se donner à soi-même sa loi apparaît comme une trouvaille, une
géniale invention de ce que l’on appelle couramment la philosophie du
sujet ; on donne apparemment les pleins pouvoirs au sujet, on
lui donne les rênes pour mener à bien à la fois une recherche de La Vérité sur lui-même et sur le Monde,
comme l’administration de cette Vérité,
qui doit être traitée en vue du meilleur. Il semble exister un Tout Loi
dont le souci de soi n’est qu’un élément parmi d’autres ; il est lui aussi
une forme de tu dois, omniprésent. Il est comme le sujet juridico-moral
structuré par l’obéissance à la Loi. Les pratiques de soi ne sont ainsi pas le
point de départ d’une idée neuve du sujet mais, reconnues ou non, parties
prenantes dans la constitution et le maintien du statut de l’homme comme sujet.
De la même manière, suivant la même logique, si le sujet juridico-moral
apparaît à ce moment de l’histoire de la philosophie plus prestigieux, c’est qu’il
s’inscrit à cette époque là, de cette manière là plus harmonieusement dans la
logique du système. Le sujet déclaré autonome a besoin de cette
valorisation ; ce n’est pas que le souci de soi ait disparu soudainement,
ou soi disqualifié, c’est seulement que le discours ne le met plus en évidence,
ou s’il le fait c’est différemment. Encore une fois, il s’agit d’un moment lié
à une époque ; on peut constater aujourd’hui, et ce depuis le milieu des
années 80, le discours a changé et le souci de soi est réapparu sous une autre
forme non moins prégnante – promotion de la discipline du corps par le sport et
la diététique notamment, habilement et efficacement relayée par tous les
médias. Le couplage du juridico-moral et du souci de soi est désormais
parfaitement en place, articulé par des procédés non moins efficaces de
culpabilisation de l’homme-sujet ; celui-ci a à ce point intériorisé la
logique de pouvoir qu’il est convaincu qu’il exerce pleinement sa liberté dans
une posture à la fois éthique et esthétique, intimement liées, qu’il croit
avoir choisie et lui être propre.
L’angoisse de la finitude : comment l’homme finit par s’envisager comme œuvre
Le
soumission à la Vérité et à la Loi, et par conséquent à ceux qui les
proclament, n’advient pas par hasard. La
mort en tant que finitude de l’homme est obsessionnelle et détermine l’ensemble
de l’histoire de la philosophie alors même que d’un point de vue doctrinal, le
thème est bien souvent peu abordé directement. Cette forclusion tisse les
conditions d’existence de l’homme-sujet et la pensée occidentale fait de
l’angoisse qui lui est associée un mode d’assujettissement. En effet, la
philosophie stigmatise la mort comme finitude alors même qu’elle ne sait rien
d’elle, si ce n’est qu’elle consiste en une interruption de la forme
Être-au-Monde. Elle ne sait rien de plus. Pas plus que la science, pas plus
n’importe quel homme, quel qu’il soit. Il y a un Réel-mort
inconnaissable, irreprésentable mais incontournable pour tout humain et dont
chacun tente néanmoins d’éviter les affres et la souffrance. La mort comme finitude n’est ni plus ni
moins qu’une hypothèse, pas une vérité ; ni plus ni moins pertinente que
celle des religions monothéistes qui la pose comme commencement d’une vie
éternellement béate, ou que celle d’autres philosophies (hindoues et
bouddhistes par exemple) pour lesquelles elle constitue un recommencement de
cycle de vie sous une autre forme. Notre conception philosophique occidentale
nous voue au Tragique ; plus encore que les effets du praemeditatio
malorum stoïcien, le cœur du malheur de l’homme est la pensée de
l’Être-voué-au-malheur. L’Histoire elle-même devient narration de la lutte
contre la mort, où les individus, comme les peuples s’offrent en victimes
sacrificielles pour la survie de l’espèce, héros-martyrs de la tragédie
collective dont ils ont mission de repousser toujours plus loin les limites.
Certes, l’ordre du sujet a besoin du temps : c’est parce que l’homme a
besoin de comprendre ce qu’il lui arrive, de classer ses expériences ;
parce que nous sommes si dispersés par le flux des événements, bouleversés par
la simultanéité de l’Être-Monde, la complexité de la Grande Equation
dont nous ne sommes qu’un terme, que la question de l’unité stable et
permanente, et partant de la certitude est si cruciale. Quand l’homme-sujet de
la philosophie calcule, planifie, prévient, pourvoit à, il est préoccupé par sa
finitude, mais aussi par conséquent, habité par autre chose que lui-même :
aliéné, au sens le plus rigoureux du terme. Il l’est tant qu’il ne sort pas de
ce statut de sujet qui n’est qu’une fonction, pas un état. Or,
cela ne dépend pas seulement de lui : il y a une exploitation
politico-économique du besoin de repères temporels de l’homme qui, accentuant
la représentation, ancre celui-ci dans son statut de sujet. L’homme-sujet
n’a pas seulement besoin du temps ; il est soumis à une dictature
temporelle : la pensée prédominante en termes de linéarité et
d’irréversibilité du temps est passée progressivement du champ théologique au
champ rationnel-scientifique. Le point commun à ces deux champs reste le
calendrier : cet outil de conception, de division et d’organisation du
temps sur la base de l’étude de phénomènes astronomiques naît avec les toutes
premières écritures. Il constitue sans doute l’un des premiers éléments
concrets marquant non pas le passage de la nature à la culture, mais les
prémices d’une inversion de prépondérance entre deux modes d’existence, ouvrant
la voie un nouveau rythme de vie. Peut-être est-ce le moment où s’opère
la coupure radicale de l’homme avec son milieu, la substitution du rythme
culturel au rythme biologique ; peut-être aussi, le calendrier marque-t-il
le début de l’économie au sens étymologique du terme, à savoir la loi de la
maison, une gestion à la fois du lieu, du temps et du mode de la vie
quotidienne des êtres humains. Par cet acte symbolique, la main de l’homme
devient pleinement organisatrice, c’est à dire non plus seulement créatrice et
reproductrice de conditions d’existence dans une répétition à l’identique de
jours en jours (cycle) mais dans la projection de lui-même vers un au-delà
du demain, vers l’Inconnu, qui vraisemblablement lui demande à ce
moment précis de son évolution, une certaine confiance en lui et en une
succession à peu près assurée de lendemains.
En
tout état de cause, c’est un puissant facteur d’ordre qui entre dans la vie des
hommes, venant progressivement réglementer leur quotidien, apposer et imposer
la prédominance de la gestion sur l’existence jusqu’à nos jours. Jusqu’à ce que
nous connaissons, nous occidentaux du XXIe siècle plus particulièrement, à
savoir : une organisation si serrée de notre temps d’existence qu’elle
devient un facteur de stress et donc d’aliénation, plus puissant qu’un simple
facteur d’ordre ; une division supplémentaire au sein même de notre fonction
sujet en plusieurs catégories statutaires liées à la place de l’individu
dans la société, dans la famille, éventuellement au sein d’un couple,
auxquelles sont assignées un temps bien précis et limité : par exemple
pour les femmes, le temps de la salariée, de la mère, de la maîtresse de
maison, de l’épouse, de l’amante, et de la femme, éventuellement s’il reste un
peu de place dans les 24 heures d’une journée ; plus encore, l’accent mis
en permanence sur la nécessité du maintien de la forme physique et mentale
nécessaire pour assurer l’ensemble de ces fonctions : ce que Foucault
reconnaîtrait peut-être comme la forme la plus outrancière et la plus exploitée
du souci de soi, la préservation de la santé et de la jeunesse par tous
moyens – sanitaires, sportifs, diététiques, cosmétiques voire
chirurgicaux-esthétiques – assénée, relayée par les discours médiatiques en
tous genres – oraux ou écrits, publicitaires ou pseudo-journalistiques,
scientifico-philosophiques et maintenant même, depuis peu,
paradigmatico-politiques. Autre manière d’ailleurs de ponctuer encore la
finitude par d’autres moyens. De quoi exercer une pression psychique à peine
supportable, et d’ailleurs assez mal supportée, mais tolérée sur un mode àquoiboniste.
Autorité,
pouvoir, mixte des deux ? Le résultat est là : une soumission
renforcée, un assujettissement quasi complet des structures du sujet par un
encadrement de tous les instants. D’où un sentiment d’insécurité à la
fois affective, physique et mentale, une précarisation de l’humanité qui
nous reconduit dans une forme primitive de brutalité du vivant.
La dictature du temps comme tentative d’usurpation d’identité réelle
C’est ainsi en réalité l’Histoire qui dit la Loi. Elle apparaît comme un des moyens
constitutionnels de toute détermination d’identité, c’est à dire source
incontournable et essentielle de la constitution d’un sujet et ce en renfort de
la structure interne de la pensée occidentale philosophie. Avec pour telos commun,
non seulement une donation d’identité, mais surtout avec pour horizon ultime,
l’inscription dans un cadre unitaire, avec une orientation, une
destination unique, décidée en amont au cœur même de son présupposé
philosophique : le progrès. Tant pour l’homme que pour l’œuvre, et plus
encore pour l’homme conçu comme œuvre, réside une volonté forcenée de
détermination, source d’appropriation, de mainmise, d’agrégation et en dernier
lieu d’asservissement. L’usurpation atteint son paroxysme ou son raffinement
lorsque la donation d’identité devient omniprésente à tous les niveaux de
l’existence du sujet, lorsqu’elle s’insinue de manière immanente dans son mode
de vie même, littéralement l’éco-nomie, l’administration, la loi de la maison.
De haut (la philosophie et son mode majeur transcendant) en bas (l’économie
aujourd’hui à prédominance capitaliste qui a pour vocation de substituer l’identité
qu’elle vend à l’identité réelle des humains), la boucle de l’assujettissement
est bouclée. L’humain est objet de colonisation. Il y a donc un gouvernement de
la pensée par lequel celle-ci est constamment orientée, en amont (Histoire,
Education, médiatisation et hiérarchie des disciplines) comme en aval (critique
des œuvres, évaluation vis à vis de l’orthodoxie) ; orientée également
selon le dogme du progrès, en fonction duquel le présent a toujours raison sur
le passé selon un présupposé impérialiste totalement arbitraire. Que ce soit le gouvernement d’un seul,
d’un groupe ou – théoriquement seulement – de tous, ne modifie en rien cette
structure intrinsèquement liée à l’hégémonie de la théorie sur la pratique.
L’homme peut-il, dans le cadre de notre pensée
occidentale, être pensé en dehors de l’Histoire ? Nous sommes même, dès
notre naissance, happés par l’Histoire, pour n’en sortir qu’à notre mort, et
encore… Tout contribue à nous en faire prendre conscience et à orienter nos
actions en fonction de cette connaissance, par le poids des traditions et de
l’éducation, la transcendance des valeurs, avec au premier rang celle de la
responsabilité. Sous cet angle, l’Histoire aurait essentiellement une fonction
légitimante, dans le sens où, toute pensée qui trouve sa place dans son cadre
est déclarée légitime. S’il n’y avait pas de perspective historique, il n’y
aurait pas de discipline au double sens du terme : d’orthodoxie, d’ordre
dans la pensée et la constitution d’un champ, d’un domaine de savoir propre. Il
n’y aurait pas de gouvernement possible. Or,
le gouverné c’est le sujet : celui qui est assujetti à l’autorité, au
pouvoir, à la force, selon le contexte. Dans ce sens, tout peuple est un
sujet-assujetti collectif. C’est l’Histoire qui détermine conjointement le
peuple, qui le localise et le définit, répondant à l’exigence d’unité de la
pensée occidentale. L’homme devient historiquement sujet, puis ou en même temps
peuple-sujet. Le peuple est disposition, rendu disponible ou corvéable à merci
pour servir ultimement le telos de la performance et du rapport
théorie/pratique.
Toute
volonté de pouvoir sait d’instinct que la discipline de l’emploi du temps
est primordiale pour asservir les sujets, qu’ils soient ou non proclamés tels.
Que l’espace de créativité inhérent au vital s’inscrit dans les différés, les
hiatus, les parenthèses, en ces instants où justement, l’on perd la maîtrise,
on ne sait plus ; le non-savoir devient source d’être et de création, pour
peu que l’on ne tombe pas dans la culpabilité ou la dépréciation de soi, dans
cette image que le Monde nous renvoie d’un manque de, dans cette déviation
d’une vision constructive et valorisante de nous-mêmes. Le pouvoir ne fait pas
de nous des êtres forts ; il nous veut les plus affaiblis possible. Non
pas physiquement mais mentalement. Au contraire, il encourage en nous le culte
de l’apparence physique (sport, mode, diététique, esthétique, hygiène, etc.)
dans un souci de soi purement extérieur, bruyant, clinquant et
superficiel, où est négligée la culture personnelle, intime, la découverte et
l’écoute de soi, dans le silence intérieur, la sérénité, la sobriété et la
profondeur. Le souci de soi est une forme de gouvernement dans la mesure où je
m’envisage comme objet à modeler dans un certain but ; mais lequel ?
Certains ne le savent même pas, ceux pour lesquels cette démarche à un sens
avancent soit des raisons de concurrence et de compétitivité, du style
« si je n’ai pas cette apparence physique, je suis disqualifié(e) dans mon
travail ou dans mon couple », soit des arguments relatifs au bien-être
personnel du genre « pour rester en bonne santé, pour bien vieillir, il
faut prendre soin de soi tout au long de son existence ». Ce ne sont pas
là des raisons absurdes ; elles ont leur part de véracité et de lucidité
dans le Monde où nous vivons. Seulement, elles sont données comme prioritaires
dans l’existence, bien avant d’autres qui pourraient l’être tout autant, et qui
plus est, et c’est là où réside le problème majeur, elles sont envisagées sur
le mode d’une Vérité soit économique soit scientifique, voire les deux, et par
là-même données comme incontestables. Les moyens employés à ces fins deviennent
des exigences quotidiennes et ne sont pas toujours des choix personnels mais
des effets de mode, des diktats économiques qui s’imposent comme des évidences
par le moyens de médias à tendance publicitaire extrêmement bien ciblés. La
découverte et l’écoute de soi sont justement d’un autre ordre ; dans leur déploiement, nous
prenons tout autant soin de nous, au sens du take care de la langue
anglaise. Mais il s’agit d’un soin bienveillant, et non pas d’un souci empreint
d’une exigence non déclarée. Être à l’écoute de soi c’est faire taire le Monde
pour écouter de manière privilégiée sa voix intérieure.
Quelque chose en nous résiste aux injonctions du
Monde ; nos pensées, nos actions, encore moins nos ressentis ne sont jamais
totalement déterminables. Une certaine forme de liberté s’exerce, parfois même à
notre insu ; une liberté réelle indescriptible et indiscernable, qui
contourne le carcan dicté par le telos
de l’efficacité. Le Réel demeure forclos, réfractaire à toute pensée selon
l’ordre et le paradigme reste un horizon inaccessible. Heureuse nouvelle, dont
nous pouvons d’ores et déjà nous réjouir !
Sophie Lesueur
[1] Cité
par G. Deleuze, Foucault, p. 103-104 puis 111.
