Essai sur Matrix II
Dans cette
série d'articles, je mets de nouveau à disposition des extraits d'une
publication parue en 2005[1]. Ils mettent en
avant trois hypothèses majeures d'une réflexion philosophique à partir de
Matrix, qui mettent justement en cause notre vision du réel largement héritée
de la philosophie occidentale.
Hypothèse
II : Il n'y a de connaissance Réelle que dans l'acceptation des
limites de notre connaissance, dans l'accueil du chaos et de la peur
qu'il engendre
Dans le monde apparemment clos et
verrouillé de la Matrice, l’ouverture d’un possible, a fortiori toute tentative
de subversion, semble inconcevable. Et pourtant, Morpheus (Reloaded) puis Niobe (Revolutions)
déclareront : « Il
y a certaines choses en ce monde qui ne changeront jamais, mais d’autres
changent » (« Heureusement
pour nous », ajoutera Niobe). Prise au premier degré, cette
sentence sous forme de lapalissade, peut prêter à sourire. A y regarder de plus
près, dans le contexte que nous venons d’évoquer, sa naïve simplicité se
transforme en expression beaucoup plus subtile d’une connaissance pratique du
système, peut-être encore intuitive, mais fortement ancrée dans l’esprit de
ceux qui tentent d’y survivre. L’explication historique de cette ouverture au
changement nous est donnée par l’Architecte dans Reloaded :
Architecte : La première Matrice que j’ai créée était
parfaite, une vraie œuvre d’art, irréprochable, sublime. Un triomphe qui n’eut
d’égal que son monumental échec. Sa chute inexorable m’apparaît à présent comme
une conséquence de l’imperfection inhérente à tout être humain. Je l’ai donc
remaniée selon votre évolution, pour refléter plus fidèlement les diverses
bizarreries de votre nature. J’ai cependant été frustré par un nouvel échec.
J’ai compris par la suite que le succès m’échappait parce qu’il fallait un
esprit inférieur au mien ou bien parce qu’il fallait un esprit qui soit moins
soumis à ces paramètres de perfection. C’est ainsi que la réponse fut trouvée
par accident par l’intuition d’un autre programme initialement crée pour
examiner certains aspects de la psyché humaine. Si moi je suis le père de la
matrice, elle en est indubitablement la mère.
Néo : l’Oracle ?
Architecte : Voyons… […] Comme je le disais, elle est
tombée sur une solution auprès de 99% des sujets d’expérience qui acceptaient
le programme tant qu’on leur permettait de choisir. Même s’ils n’avaient
l’intuition de ce choix que dans leur subconscient profond. Même si cela
fonctionnait, c’était forcément fondamentalement déficient, contribuant
à créer l’exception confirmant la règle, l’anomalie systémique qu’il fallait
empêcher de menacer le système lui-même. Par conséquent, tous ceux qui refusent
le programme, même minoritaires, sont pris en compte parce qu’ils représentent
une inquiétante probabilité de désastre.
L’Oracle serait ainsi parvenue à
faire admettre à l’Architecte l’entrée dans le système de cette « anomalie »,
la possibilité du choix, sous prétexte que les sujets accepteraient mieux le
programme. Elle a fait pénétrer le changement potentiel au cœur d’un monde qui
a tout à risquer de cette présence. L’Oracle a ainsi pu transférer certaines de
ses connaissances vers l’esprit des humains, soit explicitement soit
implicitement, en assumant un rôle à double face que
l’Architecte, à la fin de Revolutions,
qualifiera de jeu dangereux. Ce faisant, elle a définitivement modifié
les données de base du fonctionnement matriciel, transformant chez les humains
la fonction – et notamment celle de l’Elu –
en mission potentielle, c’est à dire en
conscience d’un sens et d’un but à leur existence. Que l’Oracle soit désormais
maîtresse du jeu à l’insu de l’Architecte, nous en avons la confirmation par
ses propos au début de Revolutions :
elle annonce à Neo qu’il devra remonter à la Source, lui laissant ainsi
entendre que sa conversation avec l’Architecte ne s’est pas déroulée au lieu où
il doit finalement se rendre. Que ce n’était là qu’un passage, non son ultime
objectif. Puis elle évoque la personne de l’Architecte par ces mots : « Son but est
d’équilibrer la Grande Equation mais comprendre un choix lui est impossible par
nature ; il ne comprend que des variables ».
Equilibrer la Grande Equation,
tel a été le but de la philosophie depuis 2500 ans. Faire en sorte de penser
l’ordre, de canaliser le changement. La philosophie a horreur du chaos ;
pensée du cosmos, elle le refoule de toute son autorité à ses limites. Pour ce
faire, elle met en place une succession de décisions ayant pour but de
fossiliser les rapports de force et de tenter d’établir un fonctionnement
social organisé et durable. Tout comme l’architecte. Et tout comme lui, dans
son goût pour une conception monopolistique du Monde, la philosophie forclôt
autant qu’elle le peut le phénomène, l’événement spontané dont tout humain peut
être à l’origine. Chaque individu peut en effet être source de changement dans
tout mode de fonctionnement systémique, ne serait-ce qu’à un degré minime, au
travers de l’expression de sentiments échangés avec autrui, qui peuvent aller
du simple trouble à la haine ou bien à l’amour. Toute relation humaine génère
forcément des répercussions concrètes, finissant par former des réactions en chaîne
incontrôlables par essence. Si la philosophie a échoué dans sa volonté
d’établissement d’un monde harmonieux pour le Bien de l’Homme, c’est qu’elle
s’est délibérément substituée à lui pour penser à sa place. Ne pouvant
justement maîtriser tous les paramètres, toutes les variables humaines
fluctuantes, elle s’égare chaque fois dans l’Idéalisme ou la Métaphysique, loin
des réalités, plus loin encore du Réel. L’Architecte nous apparaît ainsi comme
la figure emblématique de l’Autorité philosophique, pouvant effectivement de ce
point de vue être envisagée de manière métaphorique comme une machine. Si
l’architecte n’est pas capable de comprendre un choix, c’est que le choix est
fondamentalement une ouverture au chaos, l’entrée dans un rapport de force dont
on ne peut anticiper préalablement la nature. Ouvert sur le Réel, un choix peut
être tout autant rationnel que complètement irrationnel, et cette irrationalité
est impensable par quelque système que ce soit. Ainsi la brèche ouverte par
l’Oracle vient, à long terme, faire obstacle à l’Architecte dans sa volonté de
maîtrise absolue. L’Equation doit désormais tenir compte de certaines inconnues
qui, au delà d’un certain nombre, viendront gripper ses mécanismes
calculatoires et le système tout entier se trouvera alors en péril. Telle est
la situation à la fin de Matrix,
lorsque Neo prend l’initiative personnelle de s’adresser à la Matrice par
téléphone interposé :
« Je sais que vous êtes là. Je sens votre présence. Je
sais que vous avez peur. Vous avez peur de nous. Vous avez peur du changement.
Je ne connais pas l’avenir. Je ne suis pas venu vous dire comment cela finira.
Je suis venu vous dire comment cela va commencer. Je vais raccrocher ce
téléphone et ensuite, je montrerai à tous ces gens ce que vous ne voulez pas
qu’ils voient. Je leur ferai voir un monde sans vous, un monde sans limites ni
frontières, un monde où tout est possible. Ce que nous en ferons ne dépendra
que de vous ».
Au cours du monologue de Neo,
apparaît sur un écran d’ordinateur la formule « system failure » qui
signifie que la Matrice est désormais en mode échec. De fait, Néo promet de
libérer d’autres esprits, ce qu’il fera effectivement et engendrera un nouvel état du système.
Celui-ci va connaître une évolution sans précédent (allusion du Conseiller
Hamman dans Reloaded) qui entraîne le
développement de la peur, non seulement parmi les humains qui l’expriment à de
nombreuses reprises par la suite, mais aussi parmi les machines. Comment est-il
possible que celles-ci, et les programmes qui la sous-tendent, puissent
ressentir des émotions, éprouver des sentiments ? La réponse est donnée
par le père de la petite Satti (Revolutions)
lors de sa conversation avec Néo dans le no-man’s land que constitue cette
station de métro immaculée dénommée Mobil
Avenue : l’amour n’est qu’un mot, affirme-t-il, qui implique une
interaction. Et si un programme peut le ressentir, c’est que les mots désignent
un rôle, une fonction. La peur ne serait ainsi pas la même pour les humains que
pour les machines mais le sens de ce mot, le bouleversement des fonctions qu’il
induit, est immanquablement capté par la Matrice et répercuté sur ses
composants.
Croire en la possibilité d’un
changement, telle est la première et peut-être la seule décision que peuvent réellement prendre les humains prisonniers de ce
système ; Une décision de Dernière-Identité : la seule et unique
donnée qui leur confère une Identité en-Homme ; une décision qui n’a rien
à voir avec le mode décisionnel englobant de la philosophie ou avec la
métaphore archétypique que nous lui conférons dans la trilogie. Cette décision
minimale est, elle, radicalement épurée de tout objectif (Telos) prédéterminé. L’Oracle l’affirme au début de Revolutions, « il faut tester un
choix pour savoir s’il est bon ». Ce qui signifie que l’expérience seule,
le Vécu, dit le dernier mot du choix effectué, rien ni personne d’autre. Puis
elle ajoute à l’encontre de Morpheus : « J’espère uniquement que tu te décideras une
fois pour toutes à croire en moi ». Décider de croire, faire le
choix de la foi dans un à-venir, par essence contraire à la
détermination intégrale, à l’éternité immuable d’un système parfait. La foi qui
sous-tend la trilogie est donc radicalement autre que celle de la
religion ; autre que la foi en un Dieu dont la création est tout autant
vouée à la perfection et à l’immuabilité. Cette foi, constituée de doutes et
d’errance mais surtout d’une espérance insensée, est celle de Neo. Décider de
croire en un possible dont nous ignorons tout en Dernière-Identité, source d’un
savoir qui reconnaît ses limites et accueille le non-savoir comme une immense
et insondable richesse de découverte, « parce que personne ne peut voir plus loin qu’un choix dont le
sens lui échappe » (L’Oracle, Reloaded
et Revolutions). Simplement. Personne,
pas même un programme ; probablement encore moins un concepteur de
système, que celui-ci soit philosophique ou non. Ne serait-ce pas là, la source
d’une Réelle liberté ?
[1] S. Lesueur, M. Borie, Néo, élu
ou christ futur ? Essai
d’une pensée à partir de Matrix, in Homo ex machina, ouvrage du Collectif de Non-philosophie, sous
la direction François Laruelle, Editions L'Harmattan.
Voir également
Le glossaire https://yogaetphilosophie.blogspot.com/2017/09/glossaire.html
