Essai sur matrix III





Dans cette série d'articles, je mets de nouveau à disposition des extraits d'une publication parue en  2005. Ils mettent en avant trois hypothèses majeures d'une réflexion philosophique à partir de Matrix, qui mettent justement en cause notre vision du réel largement héritée de la philosophie occidentale. 

Hypothèse III :  Il n'y a de liberté réelle qu'à partir de la découverte uni(s)verselle du but et du sens de notre existence

« Cela n’a pas de sens » se dit Lock(e)[1] lorsque la guerre prend subitement fin, sans que l’ultime bataille n’aie pu être livrée. Comment comprendre qu’elle se soit déroulée ailleurs, selon des lois et des modalités que le commandant ne voulait pas admettre possibles ? Que la foi irrationnelle et potentiellement dangereuse de Morpheus soit finalement accréditée par les événements, au détriment d’une logique rationnelle implacable, cela dépasse l’entendement de cet homme, imbu de ses fonctions, si pénétré de son seul sens du devoir qu’il l’empêche de prendre la juste mesure de la réalité. Le Commandant Lock(e) ne fait confiance à personne, si ce n’est à lui-même, et ne se fie qu’à son propre jugement. Adversaire et rival de Morpheus, il en est également l’envers de par sa personnalité. Ses choix ne sont pas motivés par la foi mais par la plus stricte analyse, et si celle-ci se révèle finalement plus opérante, c’est que (comme pour l’Architecte, versant Matrice) les données du problème, les forces en jeu deviennent si nombreuses qu’elles défient tout calcul, aussi puissant soit-il.
Mais comment faire confiance dans un tel monde ? C’est bien la question que pose Neo à l’Oracle lors de leur seconde entrevue (Reloaded) :
 Neo : Vous n’êtes pas humaine. Vous êtes un programme et Smith aussi. Et si c’est vrai, vous faites aussi partie du système, un autre genre de contrôle.
Oracle : Continue.
Neo : La question est donc : comment vous faire confiance ?
Oracle : Bingo ! Alors là pas de doute, tu es dans le pétrin. Le pire c’est que tu n’as aucun moyen de savoir si je suis là pour t’aider ou pas. C’est à toi de voir. Je ne vais pas décider à ta place si tu vas accepter ce que je vais te raconter ou le rejeter. Bonbons ?
Neo : vous savez déjà que je vais le prendre…
Oracle : je ferais un piètre Oracle dans le cas contraire !
Neo : Si vous le savez déjà, que me reste-t-il comme choix ? !
Oracle : Tu n’es pas là pour faire ce choix ; tu l’as déjà fait. Tu es ici pour comprendre pourquoi tu l’as fait. Je croyais que tu avais compris depuis longtemps…

Ainsi, pour répondre à cette question, Neo doit substituer le voir au savoir, passer à un autre mode de connaissance qui ne relève pas de l’analyse logique. Cette scène est une étape importante dans son évolution qui l’amène progressivement à délaisser ses repères familiers pour cheminer vers une perception, une compréhension du monde d’un autre ordre, jusqu’à une Vue-sans-vision ou selon la formule non-philosophique, la Vision-en-Un. Au cœur de ce cheminement, la question du pourquoi s’annonce essentielle. Lorsque le choix de la foi est fait, que reste-t-il ? Attendre ? Lors de leur première entrevue, l’Oracle avait dit à Neo : « Vous avez le pouvoir, mais vous attendez quelque chose ; votre prochaine vie, qui sait ? C’est toujours comme ça que ça se passe ». Attendre son destin ; attendre que la prophétie s’accomplisse… La fonction de l’Elu ne correspond pas à ce type de schéma ; Néo l’a bien compris en décidant d’aller libérer Morpheus en dépit de toutes les indications qui lui avaient été données. Lorsque le choix de la foi est fait, reste à comprendre pourquoi ; telle est l’omniprésente problématique de Reloaded.
Le Mérovingien lui aussi fait de la question du pourquoi le centre de son argumentation, mais au service d’une thèse opposée à celle de l’Oracle. Lorsque Morpheus, Trinity et Neo viennent à lui afin de libérer le Maître des Clefs :
Mérovingien : Mais le Maître des Clés n’est qu’un moyen ! Chercher cet homme est chercher le moyen de faire… ? quoi ? On vous a ordonné de venir et vous avez obéi. Ce qui est bien sûr la Loi universelle. Voyez-vous, il y a une seule et unique constante, une seul et unique règle d’or : la causalité. Action-réaction. Cause-effet.
Morpheus : toute chose commence par un choix.
Mérovingien : Faux ! Le choix n’est rien qu’une illusion créée pour séparer ceux qui ont le pouvoir de ceux qui ne l’ont pas. […] Sous notre apparence d’équilibre, la vérité est que nous sommes complètement hors de contrôle. La causalité, pas moyen d’y échapper. Nous y sommes à jamais asservis. Notre seul espoir, notre seule paix consiste à le comprendre, à comprendre le pourquoi.  Voilà ce qui nous distingue d’eux, ce qui vous sépare de moi. Pourquoi est la véritable source de pouvoir ; sans lui vous êtes paralysés. Sans pourquoi donc sans pouvoir, donc rien qu’un maillon de la chaîne. Mais n’ayez crainte, je sais que vous êtes tous des champions pour obéir aux ordres et je vais vous dire ce qu’il faut faire : repartez ! et transmettez ce message à la voyante : elle arrive bientôt à la fin du compte à rebours ».

Le penchant pour la désobéissance, le défi de l’autorité, comme choix initial, telle apparaissait la motivation commune à tous les résistants. Le Mérovingien vient casser cette image. Il confirme les doutes de Neo quant au fonctionnement du système : un contrôle absolu sur tous les paramètres où la liberté n’est qu’illusion et moyen, destinée elle aussi à renforcer la performance machinique. « On vous a ordonné et vous avez obéi » ; Neo sait, lui qui a préalablement conversé avec l’Oracle, que cette affirmation renferme une part de véracité. Et pourtant, la question reste la même : à qui faire confiance ? Car le discours du Mérovingien laisse clairement entendre la haine froide qu’il voue à l’Oracle. Pourquoi la détesterait-il s’ils avaient les mêmes objectifs ? En réalité, seul Néo peut saisir les subtilités de ces propos qui résonnent étrangement avec ceux de l’Oracle. La question du pourquoi, encore : le pourquoi, source de paix, d’espoir et de pouvoir. Tant que la question du pourquoi n’est pas résolue, l’action demeure vide et sans effet ; et les êtres soumis, assujettis à la loi de la causalité sans pouvoir y échapper. Cependant, l’Oracle l’a affirmé : Neo a le pouvoir ; il ne lui reste qu’à le découvrir en lui, là où il est. Répondre à cette question par lui-même, pour lui-même. Et chacun arpentant ce chemin, répond aussi à cette question pour les autres – non pas à leur place, mais pour la Communauté-Une qu’ils constituent. Ainsi, le Mérovingien envoie-t-il à son insu un message à Neo, qui, au-delà des doutes qui l’envahissent, viennent le conforter dans la justesse de son parcours. Car il y a pouvoir et pouvoir.  D’une part, le pouvoir comme simple capacité à agir mais dont la puissance est inestimable si la question du pourquoi est résolue, la réponse donnant sens et décuplant la puissance de l’action. D’autre part, la pouvoir comme maîtrise, contrôle, assujettissement d’autrui ; la question du pourquoi est là aussi essentielle, mais pas du tout comme dans la première acception du terme : pouvoir répondre à la question pourquoi suggère ici la connaissance de la fonction. La Mérovingien connaît sa fonction, celle qu’il avait en tant que programme et celle qu’il s’est donnée après s’être exilé. Mais sa connaissance, sa vision de l’échiquier matriciel ne va pas au-delà. Cependant, sa suffisance et sa soif inextinguible de ce type de pouvoir l’aveuglent. Neo, lui, commence à le (perce)voir, les conversations successives avec ses différents interlocuteurs au cours de Reloaded le faisant chaque fois progresser un peu plus dans sa Vision. Déjà, le Conseiller Hamman lui avait laissé entendre que la problématique du pouvoir ne se résumait pas à une simple question de contrôle :

Conseiller Hamman : Intéressant n’est-ce pas ? Le pouvoir de donner la vie et le pouvoir de l’enlever.
Néo : nous avons le même pouvoir.
C. H. : Oui, je suppose. […]
Néo : Nous contrôlons ces machines ; elles, ne nous contrôlent pas.
C.H. : Bien sûr que non. Comment le pourraient-elles ? C’est un pur non-sens. Mais cela nous pousse à nous demander à quoi sert le contrôle.
Néo : Si nous le voulions, nous pourrions les débrancher toutes.
C.H. : Bien entendu. C’est ça vous y êtes, c’est ça le contrôle mais si nous les mettons en pièces, que nous arrivera-t-il ? […]
Néo : Alors nous avons besoin des machines et elles de nous, c’est ce que vous vouliez me faire voir.
C.H. :  Non. Il n’y a rien à voir. Les vieux comme moi ne cherchent plus à faire voir. C’est tout vu.
Néo : est-ce la raison pour laquelle il n’y a pas de jeunes au Conseil ?
C.H. : Bien vu !
Néo : Quest-ce qui vous préoccupe Conseiller ?
C.H. : Il y a tellement de choses auxquelles je ne comprends rien… Je ne sais absolument pas pour quelle raison vous avez le pouvoir de faire certaines choses. Mais je suis persuadé qu’il y en a une aussi. Mon seul espoir est que l’on découvre cette raison avant qu’il ne soit trop tard.

Le contrôle est interactif : celui que je contrôle pour mes besoins vitaux me contrôle nécessairement en retour, puisque, sans lui, je ne peux survivre[2]. Le rapport de dépendance entraîne une annulation des forces en présence, une mise des compteurs à zéro, qui fait glisser l’enjeu sur un autre terrain. Lequel ? Justement celui de la raison et du but. A l’avantage sur son adversaire celui qui sait pourquoi et pour quoi il se bat, au-delà de la simple question de sa survie.
Le cheminement du personnage de Smith, tout au long de la trilogie, ponctue cette réflexion autour du pourquoi et du but. Smith, agent de la Matrice, qui par sa rencontre avec Néo, va pouvoir donner une autre envergure à ses ambitions : survivre à sa fonction, échapper à sa condition « d’esclave » du système pour conquérir un espace d’être à la mesure du monde. Smith, encore plus avide de pouvoir que le Mérovingien, car son ultime désir est de conquérir sa liberté : « J’ai besoin de m’échapper, qu’on me libère […]. Une fois qu’ils auront détruit Zion, ils n’auront plus besoin de moi » (Matrix). La haine de l’agent Smith trouve sa source dans la vulnérabilité de sa fonction ; une fois la tâche achevée, son destin de zélé serviteur prendra fin. Smith est l’archétype de celui qui refuse sa condition et décide de s’émanciper, quel qu’en soit le prix. Cette possibilité va lui être donnée par Neo, à leur insu à tous les deux, sans que ni l’un ni l’autre n’ait pu l’anticiper. A l’issue du premier combat, Neo traverse Smith, ce qui, loin de détruire l’agent, va démultiplier son efficacité. Smith, s’étant nourri de la différence de Neo par « écrasement ou copie », devient une sorte de mutant, mi-homme mi-machine, « un homme nouveau, apparemment libéré » dit-il : « Mais les apparences sont parfois trompeuses. Nous sommes ici parce que nous ne sommes pas libres. Aucune chance d’échapper à la raison ou de nier que nous avons un but ; parce que sans but, aucun de nous n’existerait. C’est un même but qui nous a crées, un même but qui nous anime, nous définit et nous rapproche. Nous sommes venus pour vous prendre ce que vous avez tenté de nous enlever : notre but ». En s’émancipant, Smith a donc gagné une part de liberté. Mais en perdant sa fonction, et n’ayant nul sens de ce que peut être une mission, il se perd ; si ce n’est dans l’engloutissement du monde qui correspond à sa seule connaissance du système : celui d’un « Tout » (Matrix). Smith avale peu à peu le monde matriciel pour se l’incorporer et augmenter ainsi son appropriation du Tout. En dehors de cette boulimie, rien ne l’anime. Il chemine sans but car il ne sait pas, il ne voit pas au-delà de cet objectif sans raison, où son action va le mener. N’en connaissant pas la limite, il suppose qu’elle n’en a pas. Mais les apparences sont en effet trompeuses. De la même manière, Smith est persuadé que l’Oracle sait ou non (Revolutions) ; il n’est pas capable d’envisager d’autre alternative, ce qui finira par causer sa perte. Car la connaissance de l’Oracle, comme nous l’avons vu, relève plutôt d’un non-savoir : une posture de découverte de potentiel à partir de la reconnaissance d’un Inconnaissable, le Réel, qui lui confère un autre type de faculté, résultant de l’Identité de Dernière-Instance du rapport de la puissance et du pouvoir, dépassant tout savoir encyclopédique ou omniscient. Si l’Oracle a un pouvoir, ce n’est pas aux sens courants de ce terme : elle a la faculté, par la vision qu’elle a acquise et qu’elle tente de transmettre aux humains, et à Néo particulièrement, de modifier les données de base du système ; de « déséquilibrer la Grande Equation » afin de laisser de la place à la vie selon-les-Humains, le Vécu. « Résultante d’une Equation qui veut rétablir son équilibre » selon les mots même de l’Oracle (Revolutions), Smith ignore le pourquoi, la motivation profonde de son action. Toujours plus de pouvoir n’est pas un but en soi. Même après avoir « pris » l’Oracle, après avoir envahi le Tout de la Matrice, il l’ignore encore. Il peut bien hurler à la face de Neo que le monde lui appartient, la possession, l’appropriation ne lui donne pas la réponse à la question fondamentale qu’il finit par poser à Neo à l’issue de leur ultime combat : « Pourquoi Monsieur Anderson ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi vous relever ? Pourquoi vous battre ? Quel but vous importe plus que votre propre survie ? […] Pourquoi persister ? ». Et Smith de railler les valeurs pour lesquelles se battent généralement les Humains : la Vérité, la Paix, l’Amour, selon lui hallucinations, illusions, inventions d’esprits inférieurs, noyés dans des vies artificielles. Neo sait pertinemment que Smith a probablement raison ; mais il sait aussi que la question n’est pas là. Pas dans ce genre de pourquoi ; pas dans ce type de réponse non plus. La seule réponse valable selon le Réel, selon le renoncement à la maîtrise absolue, Néo l’offre à Smith : « Parce que j’en ai fait le choix ». La réponse au pourquoi ne relève pas du savoir, de la certitude ; Smith cherchait à reprendre son but, à retrouver une fonction. Neo vient lui dire que la recherche du but ne recouvre pas la question du pourquoi. Il ne s’agit pas de se donner une autre fonction, un autre rôle, réponse à un pourquoi de l’ordre du What for ? Il s’agit d’être dans une toute autre posture, où la théorie et la pratique se confondent, où le Telos, la finalité, disparaissent pour laisser de l’espace au potentiel, à l’aléa. « Une seule chose m’intéresse, avait dit l’Oracle à Néo : l’avenir ». Or, un à-venir n’est possible que dans le renoncement au vouloir-saisir, dans la disponibilité, dans l’ouverture que donne la simple foi, épurée de toute projection vers un but. Smith, concentré de volonté tendue vers un seul et unique objectif, le renforcement infini de sa puissance et de son contrôle du monde, méconnaît le choix et la foi, le pourquoi au sens de Why ? Dans cette simple réponse  - « parce que j’en ai fait le choix » -, Neo détruit la suffisance de Smith. A partir de ce moment, l’agent va commencer à douter. Il s’entend parler mais ne maîtrise plus son langage. Nous entendons alors dans sa bouche, les mots que l’Oracle avait dits à Neo : « Tout ce qui a commencé doit finir ». A cet instant, Smith prend conscience de la limite de son action. En prononçant cette phrase, il admet que toute progression s’achève immanquablement à un moment donné dans la rencontre avec son but, que toute fonction prend fin avec ce pour quoi elle a été conçue. Lorsque le but est atteint, la raison d’être s’effondre. En revanche, celui qui est porté dans son action par la foi, cette foi radicale, n’atteint jamais ses limites. Il rencontre des obstacles, des jalons sur son chemin, mais reste En-Puissance de, quelles que soient les circonstances. Même la mort n’engloutit pas sa foi, qu’il a développée et transmise autour de lui : sa vie, toute entière mission et non fonction, n’a de sens que dans le choix du don. C’est le choix qui vient donner corps à la liberté selon le Réel : une liberté affranchie de toute assignation de performance, au cœur même du système où elle paraissait inconcevable. C’est ainsi seulement dans un esprit humain que cette liberté peut trouver une existence. Lorsque Morpheus fait découvrir la Matrice à Neo, il affirme que « c’est l’esprit qui dit ce qui est réel ou ce qui ne l’est pas ». Nous reprenons ces mots en précisant : par une posture de mon esprit où théorie et pratique ne sont plus dissociés, je peux prendre la décision radicale de postuler un Réel inconnaissable et de former ainsi une différenciation entre Réel et réalité, celle-ci regroupant les symptômes visibles du Réel.
Quel est l’enjeu d’une telle posture ? La transformation de la fonction en mission, mais une mission choisie par seule décision de l’Etranger, libéré de sa condition de Sujet-assujetti. Elle vient démentir les propos du Mérovingien selon lesquels nous sommes à jamais asservis à la loi de la causalité, et à l’inverse, confirmer ceux de Morpheus pour qui « toute loi du système est enfreignable, violable ». La question du comment passait dès lors par la question du pourquoi : au milieu du champ des possibles ouvert par la mission que s’était elle-même assignée l’Oracle de porter secours à l’Humanité, et ce en convainquant l’Architecte de laisser entrer une anomalie systémique au sein de la Matrice. La désobéissance devenait inéluctable. Cependant, le concepteur du système était persuadé de pouvoir la maîtriser, simplement comme une variable de plus à insérer dans ses calculs. Et en effet, devenir résistant ne faisait pas du Sujet de la Matrice, d’une seconde à l’autre, un homme libre. Loin de là. Neo se rend très vite compte qu’il est tout autant un jouet assujetti dans le Nebuchadnezzar que dans les souterrains de Zion. Rien n’a changé si ce n’est qu’un possible est ouvert : que sa vie est passée de destin à potentiel. Lui revient désormais le choix entre fonction et mission. Dans la seule affirmation de ce choix, de cette foi en une liberté selon le Réel, commence l’existence du Sujet-agissant, désobéissant, viscéralement hérétique et irréductible à tout nouvel assujettissement : le Sujet-Existant-Etranger ou l’Homme-en-personne selon François Laruelle. Au tout début de la trilogie, Thomas Anderson, qui n’est pas encore Neo – si ce n’est en tant que pirate informatique – se défend « Je ne suis personne, je n’ai rien fait ! ». Effectivement Thomas Anderson n’a alors encore rien accompli. Il n’est personne, et par là même susceptible d’être incorporé par tout agent du système. « Toute personne est potentiellement un agent » a prévenu Morpheus (Matrix). Le premier pas de Neo vers son Identité En-Homme, il l’accomplit justement en revendiquant ce nom qu’il s’est choisi. « Entendez-vous Monsieur Anderson ? C’est le son de l’inéluctabilité » raille Smith, maintenant Neo agenouillé sur les rails de la station de métro. « Mon nom est Neo » clame ce dernier, se libérant de l’étau mortel.
L’inévitable, l’inéluctable : ces mots reviennent régulièrement dans la bouche de Smith. Par lui, est proférée la parole de ce qui ne peut pas ne pas advenir. Chaque fois, Neo se rebelle, se soustrayant à la mainmise de l’agent, jusqu’aux deux ultimes rencontres de Revolutions. Dans un premier temps, Neo affronte Smith – qui a incorporé le corps du personnage Bane (Reloaded) - dans le vaisseau de Niobe, le Logos. Il ne veut tout d’abord pas croire que l’agent ait pu parvenir à intégrer le monde humain. Mais Smith répond, toujours aussi ironique et suffisant, « ce n’est pas impossible, c’est inévitable ». Neo perd la vue au cours de ce combat mais sa Vision, celle qu’il a progressivement acquise en arpentant le chemin, reste intacte. Il parvient à anéantir Smith-Bane dans ce monde-ci. Restera à affronter l’agent à l’intérieur même de la Matrice. Cette fois, c’est Neo qui prononcera la phrase fatidique : « Vous avez toujours dit vrai Smith, c’était inévitable ». Le vrai est que Smith a un pouvoir que Neo n’a pas, qui est celui de tuer[3].L’inéluctable était que tôt ou tard, l’anomalie systémique fasse entrer un élément qui ferait basculer le système dans son ensemble. L’Architecte l’a dit lui-même : Neo ne réagit pas comme ses prédécesseurs. Les données ont été modifiées, l’ordre bousculé. L’inévitable est que le Réel soit manifesté. Le choix de Neo est d’accepter d’être celui par lequel cela devient possible. L’inéluctable est le réel comme Manifesté-sans-manifestation. Contrôler quelques-unes de ses manifestations reste possible, mais le Manifesté en tant que tel ne peut jamais être endigué ou maîtrisé, de quelque manière que ce soit.
Neo parvenant, aveugle, jusqu’à la Source est pour nous l’image de celui qui, tout entier porteur de la Vision-en-Un, vient se rendre au lieu même de convergence de tous les pouvoirs afin de les défier par sa seule présence et tenter d’instaurer la paix au cœur même de la pensée. Toutes les guerres peuvent prendre fin à partir de l’Un-stand, celui qui se tient en-Un. Neo accomplit ce parcours du Sujet-assujetti qu’il était à l’Existant-Etranger, puis à l’En-Homme, Humain radical. Etranger, il l’est et le reste tout au long de la trilogie, qu’il soit pirate informatique, résistant ou Elu.










[1] Est-ce là une référence au philosophe anglais John Locke ou bien doit-on en rester à l’acception originale du mot qui signifie « verrou, cadenas » ou  « verrouiller » ? Il y a certaines questions qui, selon nous, valent la peine de rester sans réponse…
[2] Thème récurrent de la littérature et de la philosophie du XVIIème au XIXème siècle.
[3] Pouvoir que Smith possède en propre, sorte d’agent 007 que parodie cette réplique donnée à Bane : — Oh mon Dieu ! — Appelez-moi Smith.