Essai sur Matrix I



Dans cette série d'articles, je mets de nouveau à disposition des extraits d'une publication parue en  2005[1]. Ils mettent en avant trois hypothèses majeures d'une réflexion philosophique à partir de Matrix, qui mettent justement en cause notre vision du réel largement héritée de la philosophie occidentale. 


Hypothèse I : La vérité n'existe pas

Je ne t’offre que la vérité. Cette phrase nous interpelle à plusieurs titres. Tout d’abord, le fait qu’elle soit énoncée par Morpheus : celui qui nous entraîne dans les méandres du rêve (ou qui endort par ses propos ?) mais aussi celui qui s’attache à la forme pure. De plus, lors de l’initiation de Neo, le même Morpheus demande à son élève d’oublier les concepts de vrai et de faux. Or le vrai est littéralement ce qui est conforme à la vérité, un objet ou un être qui est réellement ce dont il a les apparences. Dans le discours explicatif que Morpheus tient à Neo dans le Nebuchadnezzar, il affirme qu’un homme né à l’intérieur de la Matrice a reçu la capacité de modifier ce qu’il voulait et que c’est lui qui a libéré le premier des résistants . Ce récit, en forme de légende nous rappelle les mythes fondateurs des grandes civilisations, ainsi que certains discours philosophiques sur les origines du Contrat social (Hobbes, Rousseau notamment). Enfin, Reloaded et Révolutions viennent démentir que Morpheus sache vraiment ce dont il relève dans le fonctionnement de la Matrice. Morpheus ne ment pas, mais doit avouer et s’avouer à lui-même qu’il ne connaît pas la Vérité et peut-être même que la notion de Vérité n’existe pas, qu’elle ne signifie rien dans la mesure où elle ne recouvre aucune réalité concrète. Ainsi, la reconnaissance de l’aveuglement de Morpheus nous invite-t-il à un renoncement à la Vérité comme certitude définitivement acquise pour aller vers un ailleurs, mais lequel ? 

Un autre personnage prétend connaître la vérité, le Mérovingien : « Sous notre apparence d’équilibre, la vérité est que nous sommes complètement hors de contrôle » (Reloaded). Mais le Mérovingien énonce-t-il exactement ce qu’il veut dire ? Sa phrase ne renferme-t-elle pas un sens qui lui échappe ? Cet élément parmi beaucoup d’autres nous amène à penser que les frères Wachowski jouent avec le public et avec la discipline, qui au travers de l’élaboration d’une théorie de la connaissance, se proclame à la recherche de la Vérité : La philosophie. La profusion des références et la multiplicité des niveaux de lecture[2], n’est pas là dans l’unique but de donner en pâture au public une certaine philo fast-food  ou une pensée pop-corn, selon certains critiques acerbes[3], sous prétexte de monter un film d’action pseudo intellectuel. Nous accordons aux auteurs plus de crédit, ayant à cœur de nous extraire du cercle des discours méprisants qui ont entouré la trilogie. Cette posture délibérée, nous l’adoptons autant par respect pour toute œuvre créative qu’en raison d’une certaine motivation issue de la pratique de notre discipline, la non-philosophie, qui tend moins à déprécier ses objets, matériaux d’étude, qu’à les considérer sous un certain regard (la Vision-en-Un) qui fait d’eux aussi une part de nous-mêmes, tout en gardant leurs caractéristiques et qualités propres. Selon cette posture, nous est apparue une concordance étonnante entre la forme et le fond du film, tendant à véhiculer une même idée : la quête d’une Vérité intangible est vaine et ne s’accorde ni avec le Réel ni avec la réalité que nous en connaissons.
En ce qui concerne la forme : le système d’imbrication des codes mythologiques et symboliques en tous genres fait que l’émergence d’une seule et unique vérité sur la trilogie Matrix, en tant qu’œuvre, est impossible ; on ne peut émettre que des hypothèses. Les auteurs prétendent que « Tout est intentionnel ». Mais faut-il entendre cette affirmation comme : « Tout ce que vous avez pu interpréter du discours et des symboles des films n’est pas un hasard ; nous l’avons voulu et maîtrisons le sens de ce que vous avez pu y lire » ou bien « ce que vous voyez et interprétez, votre attitude même, constituent un tout cohérent au service d’une idée intentionnelle globale contenue et suscitée à la fois dans le fond et la forme de la trilogie » ? Les philosophes et exégètes en tous genres s’étant jetés avec plus ou moins de retenue ou de frénésie dans le cadre de la première proposition, nous, nous plaçons, en vertu de notre posture non-philosophique, dans le second espace de possibilité qu’ouvre cette phrase. Ainsi, nous émettons l’hypothèse que c’est précisément cette quête effrénée de savoir se manifestant de manière symbolique ou conceptuelle, mais toujours plus ou moins ésotérique, que les auteurs parodient. La trilogie nous laisserait à voir de manière métaphorique que, comme le dit le Conseiller Hamman dans Reloaded, « Il n’y a rien à voir […] ; c’est tout vu » : la prétention toujours plus ou moins philosophique à la Vérité est infondée. Paradoxe ? 
Sur le fond : Les propos du Mérovingien que nous avons cités font écho à ceux de Trinity dans Matrix. Neo, lors de son premier retour dans la Matrice, s’étonne du nombre de souvenirs qu’il lui reste de sa vie. « Pourtant, aucun n’est vrai. Qu’est-ce que cela veut dire » ? s’étonne-t-il. La réponse de Trinity, donnée sans hésitation, nous surprend à ce stade : « Cela signifie que la Matrice ignore tout de ce que l’on est ». « Et l’Oracle le sait ? », demande Neo. « C’est différent », répond Trinity. Nous n’en saurons pas plus à ce moment de la trilogie. Mais la problématique de la vérité est d’ores et déjà posée : les personnages sont pris dans un rapport à un système qui les asservit et pourtant ce système ne semble, en dernier ressort, ne rien connaître réellement d’eux. C’est à dire que la relation (ici éminemment conflictuelle) Homme-Système ne fait pas cercle dans une connaissance mutuelle parfaite, pouvant relever de l’existence ou de la possibilité d’acquisition d’une quelconque vérité. Un élément demeure obscur qui détermine et unilatéralise ce rapport : un Réel qui échappe tout autant aux humains qu’aux machines. Un Réel de Dernière-instance, le Réel non-philosophique qui signifie que l’Identité réelle des humains et celle des machines, et a fortiori celle de leur rapport, est inconnaissable. C’est dans cet horizon de pensée que nous comprenons la scène où Neo rencontre chez l’Oracle un Autre (Élu) potentiel, l’enfant à la cuillère :

L’enfant : N’essaie pas de tordre la cuillère, c’est impossible. Tu dois plutôt te concentrer pour faire éclater la vérité.
Neo : Quelle vérité ?
L’enfant :  La cuillère n’existe pas ; la seule chose qui se plie, ce n’est pas la cuillère, c’est ton reflet ».

Faire éclater la vérité, subtile formule… Pouvant être comprise de deux manières, soit comme : faire venir la vérité à la lumière ; soit comme : faire imploser l’Idée de Vérité. Le Réel fait imploser la Vérité comme concept, car ce que nous pouvons en voir n’est que son reflet dans tout objet matériel, tout sujet humain. La réalité, notre réalité n’est que le reflet de notre Identité réelle qui nous reste partiellement inaccessible. La seule prise que nous puissions avoir sur l’existence consiste justement, et paradoxalement, à renoncer à la maîtriser en la considérant sous un autre point de vue : celui de l’impossibilité d’une connaissance absolue.
Dans ce contexte, que peut donc savoir l’Oracle ? Ce que dit ce personnage, essentiel au récit, ne relève pas de l’énonciation d’une quelconque vérité, en dépit de la signification de son nom[4]. Cet Oracle-ci, comme l’affirment Morpheus (Matrix) puis Niobe (Revolutions), dit seulement ce que l’on a besoin d’entendre. Drôle d’Oracle, donc, ainsi dénommée par des personnages qui semblent par ailleurs conscients que ce nom ne recouvre pas sa fonction réelle. Cependant, l’Oracle parle à partir d’une certaine compétence de la pratique du système. Si elle dispose d’un savoir, ce n’est pourtant pas celui de la connaissance de l’avenir, au sens de la prophétie, croyance qui abuse et encore ici paradoxalement, Morpheus. Le savoir de l’Oracle n’est pas Vérité ; il semble justement de l’ordre de la pratique des rapports humains-machines au sein du système. Cette femme (ce point n’est d’ailleurs pas sans importance) suggère des possibles, joue sur le potentiel de celui ou celle qui vient volontairement la consulter. Elle ne dit pas ce qui va ou doit être : elle laisse à penser sur une gamme de possibilités qui peut aller jusqu’à la plus totale contradiction. Ainsi lorsque Neo lui rend visite pour la première fois : elle lui dit qu’il n’est pas l’Élu et pourtant, elle affirme qu’il en a le pouvoir et que son destin est de sauver le monde… Évidemment, Neo ressort abasourdi. Que penser ? Oui, l’Oracle laisse à penser, laisse les humains penser et choisir leur chemin, contrairement à l’Agent Smith qui proclame à la face de Morpheus (Matrix), « Nous pensons à votre place ! ». L’Oracle n’intervient pas dans ce registre, bien que nous apprenions dans Reloaded qu’elle n’est pas humaine mais que, tout comme Smith et le Mérovingien, elle est un programme exilé. Et si elle ne le fait pas, c’est qu’elle a choisi de se comporter selon ce qu’elle connaît de la psyché humaine (l’Architecte, Reloaded), afin d’aider les humains dans la guerre. Configurée comme un programme au service du Système, elle n’en a pas moins choisi de rejeter cette configuration de départ pour suivre des chemins inconnus, aller à l’aventure du Réel. Cette possibilité de détachement, d’un changement dans le paramétrage des fonctions, cet espace de vide que l’on peut à tout moment investir, cette porte étroite que l’on peut toujours passer pour ne plus revenir, le personnage de l’Oracle l’incarne tout entier. Elle est pour le récit, mais pour nous aussi, l’exemple type selon lequel l’entrée d’une inconnue dans la Matrice peut susciter un nouvel état qu’il est impossible de prévoir préalablement. C’est un Donné-sans-donation qui génère des effets indéterminables par avance. Si le retour à un état d’équilibre s’effectue, ce n’est jamais le même qu’auparavant et même l’infime variation qui va en résulter peut changer un ensemble de paramètres du système voire le système en son entier. De la même manière, la trilogie met en action la pensée et propage un questionnement à quelque niveau de lecture du film que ce soit, qui n’est pas supposé sans but. Mais ce but nous est inconnu et ne peut être maîtrisé totalement. Les effets même du film sur le public sont imprévisibles[5]. Comme Neo qui agit en Dernière-instance en se disant - peut-être - que son action pourra modifier le cours des choses, les auteurs génèrent une vague dont on ne sait pas qu’elle conséquence elle peut avoir sur les spectateurs. Mais justement, celle-ci transforme, en tout cas, de simples spectateurs-récepteurs en acteurs et modifie leur horizon psychologique, même à leur insu. Ici encore, le rapport entre le contenu thématique de la trilogie et les effets concrets générés par le film n’en finissent pas de nous surprendre.






[1] S. Lesueur, M. Borie, Néo, élu ou christ futur ? Essai d’une pensée à partir de Matrix, in Homo ex machina, ouvrage du Collectif de Non-philosophie, sous la direction François Laruelle, Éditions L'Harmattan.

[2] Nous pouvons en reconnaître déjà une dizaine, outre le niveau narratif du récit de science-fiction : sportif, stratégique, artistique, informatique, psychanalytique, philosophique, politique, alchimique, religieux-mystique, mythologique,  ésotérique…

[3] cf. notamment l’article de Christophe Carrière, Express-mag,  8 - 14 mai 2003.

[4] Oracle : Réponse qu’une divinité donnait à ceux qui la consultaient en certains lieux . Mais aussi nom de cette divinité et nom du lieu où elle rendait ses prophéties [confusion du lieu, du sujet et de l’objet ! ?]. Également, personne qui parle avec autorité ou compétence.


[5] Aux Etats-Unis, une tuerie a été perpétrée par deux adolescents qui ont tiré sur leurs camarades de collège à la suite de la sortie de Matrix ; les jeunes gens ont déclaré avoir voulu imiter Néo et Trinity dans la scène où ils tentent d’investir l’immeuble où Morpheus est retenu prisonnier.


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