Il y a des âges sombres...






Il y a des âges sombres, où le Réel est encore plus forclos par la représentation, où celle-ci devient tellement objet de culte que le retrait de l’être-humain de l’homme tend à une éclipse totale. Le ciel s’assombrit, parfois pour des années, voire des décennies, jusqu’à  l’éclaircie suivante, souvent de courte durée. Nous avançons néanmoins, à tout, tout petits pas. Notre conscience s’éveille à un ailleurs non topologique, à un autre du Logos[1], remettant lentement en cause son omnipotence. Lentement, très lentement. 
Nous ne pourrons cesser d’être touchés et révoltés par la violence du Monde, mais nous pouvons, en revanche, cesser d’en souffrir et donc de communier à son office, même à notre corps défendant. Nous pouvons faire sécession avec le Monde, ne plus pactiser à aucun moment, ni en aucune occasion avec lui, tout en n’étant pas en guerre contre lui, ni en souffrant de ses exactions. La lutte est la posture de cette sécession et dans cette optique, elle n’est pas la guerre : elle est vigilance, rébellion active, mais paisible, non destructrice et constitue un non- d’humains debout, refusant de vivre sous le joug de la crainte et donc du pouvoir, selon le principe de l’aliénation. Ces êtres sont les Étrangers au Monde. Par leur posture, par leur existence mêmes, ils lui font échec. Leur regard, leur vision grippe ses rouages, font tomber ses fortifications, de la même manière qu’elle rend invisibles et inopérants les murs du labyrinthe. Il n’y a pas à vivre dans l’espoir, il n’y a pas à avoir la foi. Car Cela (est). La seule chose qui manque est la proportion : la part relative de ceux qui voient que Cela est. Rien d’autre.
Et pourtant, ce n’est pas rien. Rester au cœur de cette vision requiert de l’attention, une concentration persévérante. Le Logos envahit tout et résiste de toutes ses forces à tout autre mode d’être et de pensée qui a ou aurait velléité à le reléguer à la seconde place. Le Logos a construit ce Monde pour y régner en maître absolu et il le fait. Mais nous pouvons garder à l’esprit que nous sommes, en dernière identité, ces humains inaliénables et rebelles à toute forme de saisie et d’asservissement. Cette machine ne fonctionne que parce que nous sommes et nous pouvons être non sans elle mais sans la suprématie qu’elle a déclaré avoir sur nous et dont elle a conçu le fonctionnement. Nous, en notre radicale identité, ne lui sommes pas soumis.
L’Uni(s)vers est la posture et le cheminement des Étrangers à la fois dans et hors du Monde. Un cheminement sans but assigné, qui n’est pourtant pas une errance ; un cheminement en-vue d’un autre mode d’être, selon la vision d’un autre possible, sans salutairement ni pouvoir ni vouloir déterminer comment. Un cheminement certes sur la Terre mais qui a l’allure d’un vol de papillon : léger et doux, sans exigence ni pesanteur. Le papillon se moque des chenilles processionnaires, laides et vénéneusement redoutables qui rampent à même le sol. Il rit d’avoir peut-être été l’une d’entre elles, dans un passé lointain, qui est encore pourtant le présent de certains. Il rit car le destin des chenilles n’est-il pas de devenir des papillons, ou tout au moins des vivants volants et non des rampants ? L’à-venir des chenilles est de quitter le sol, tôt ou tard. Ce n’est ni une décision ni une nécessité absolue mais une destination naturelle, tant que les chenilles seront ces chenilles. Or, les papillons ignorent les labyrinthes ; ils n’ont pour eux tout simplement aucun sens.
Marguerite Yourcenar écrit dans les Mémoires d’Adrien, qu’il est « excusable de se tourner vers le babillage des oiseaux ou vers le lointain contrepoids des astres lorsque tous les calculs deviennent compliqués et que les philosophes eux-mêmes n’ont plus rien à nous dire ». Nous, dirions que le vol des papillons est riche d’enseignement et qu’il n’y a point à s’excuser de consacrer du temps à les contempler, qu’il serait grandement bénéfiques aux enfants de s’abîmer dans la rêverie qu’ils suscitent au lieu d’user le fond de leurs culottes sur les chaises des écoles. Mais il est hautement improbable que nul gouvernement ne mettra en place une telle mesure, pour la seule et unique raison qu’il gouverne, voilà tout. Les adultes que nous sommes gagneraient également bénéfice à cette activité, mais nous sommes souvent bien trop pressés et pressurisés pour nous y adonner. Les astres ne sont pas des contrepoids mais les somptueuses lumières de la nuit, aussi étourdissantes à notre esprit que merveilleuses à nos yeux. Ils nous rappellent que seul compte le Vécu, dans sa radicale simplicité, même s’il n’a pourtant pas encore priorité. Les calculs, la logique et sa stratégie règnent encore en maîtres ; et les philosophes auront encore longtemps des choses à dire, au moins tant qu’il y aura des gouvernants et des média pour les séduire et les utiliser. Cependant, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, ce n’est pas irréversible. 
Notre manière de parler produit des effets et ces effets sont tôt ou tard politiques. Car parler est un pouvoir ; nous en disposons, en usons et parfois en abusons. Faut-il pour autant cesser de parler ? La tentation est grande. Wittgenstein nous dit ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Ce qui questionne ainsi : pourquoi parler lorsque l’on peut se taire ? Existe-t-il une exigence à la parole, ne peut-on pas tout taire, et en tirer grand profit ? N’aurions-nous pas intérêt à faire silence et (nous) laisser être ? L’expérience nous apprend que l’on ne peut rien dire sans commettre de lourdes erreurs. Le silence apparaît comme la seule et unique voie pacifique, la seule qui mène à une paix salutaire, même en soi. Le silence nous tente lorsque le Monde nous désespère et que nous n’avons plus qu’une idée : nous en retirer. Le silence est le repli vers l’humain. Il rompt avec la part logocentrique de l’homme, celle qui le conduit quelles que soient ses intentions à machiner la réalité, à tenter d’étouffer les potentialités du Réel. A l’inverse, l’ouverture au Réel consiste à mettre entre parenthèses la pensée raisonnante, à s’offrir comme réceptacle d’autre chose que le raisonnement. Il consiste à s’abandonner, à se laisser être sans peur, à abandonner le savoir pour l’être. Le problème est que les hommes sont des êtres de paroles et qu’il ne sont en grande majorité pas prêts à se taire, tout simplement parce qu’ils savent dès leurs premiers mots prononcés que la parole est un instrument de pouvoir, probablement le plus puissant qui soit, mais aussi le plus accessible qui soit. Et qu’ils pensent que le déploiement le plus bénéfique de leur être passe par quelque chose de l’ordre de la domination sur autrui, au sens le plus strict comme le plus large du terme. Dans cette mesure, se taire c’est céder la place au pouvoir, laisser la parole à ceux qui l’utilisent pour assujettir et aliéner. Ce n’est néanmoins pas une impasse. Il y a manière d’imposer silence à la parole comme le prétendait Nietzsche[2] et de faire tomber les masques. Parce que parler est aussi un instrument de lutte. La circulation des mots est souvent savamment orchestrée et dirigée mais elle ne peut être totalement maîtrisée ; car elle est également élément de comm-Unauté : elle crée du lien à partir de notre radicale identité humaine. Il ne faut pas se taire parce que le Pouvoir fait de nous des gueux et que nous avons le droit de refuser de nous laisser traiter de la sorte ; parce que nous pouvons parvenir à faire émerger, ex-ister, cette radicale identité humaine, notre humanéité, à partir de la puissance qui n’est plus pouvoir mais faculté, inépuisable potentiel créateur, et non plus volonté de maîtrise absolue.

Sophie Lesueur
Extrait de Non-philosophie du sujet politique, une généalogie du pouvoir, 2008, réact. 2020.



[1] Pensée logique rationnelle, voire rationalité suprême gouvernant le Monde, exprimée au travers de la parole.
[2] Par delà bien et mal, § 289.


Voir également, le glossaire  https://yogaetphilosophie.blogspot.com/2017/09/glossaire.html