T comme Temps
Le Lapin Blanc est celui pour qui
le temps a la plus haute importance. Il est celui qui nous mène au cœur de
l’obsession du temps, condition d’exercice de toute dictature. Le Lapin blanc
est celui qui, sous le joug de la peur, court du matin au soir, pour éviter de
tomber sous le courroux de la Reine, qui hurle à tue-tête : qu’on lui
coupe la tête ! Une Reine de carnaval, sans aucun doute risible mais
qui nous met mal à l’aise, on ne sait trop pourquoi. Baroque et ridicule, ses
sujets n’en vivent pas moins sous sa terreur ; tous tremblent devant elle,
alors même que son pouvoir est purement imaginaire[1]. Un
seul moment de retard, déclare-t-elle, leur coûtera la vie et ils courent et
s’empressent comme si elle avait effectivement, réellement ce pouvoir auquel
elle prétend. Le Chapelier relate cet épisode où, lors du grand concert de la
Reine, il s’est vu condamné à avoir la tête coupée pour la seule raison qu’il
n’avait pas correctement scandé le rythme de sa chanson.
Toutes les dictatures
ont leur musique, qu’il convient de jouer scrupuleusement sous peine de crime
de lèse-majesté. La musique certes, mais selon l’ordre et le respect le plus
strict ; les dissonances ne sont pas de mise à l’heure des dictateurs. Car
le pouvoir n’existe pas sans l’idée du temps, de ce temps scandé, calibré,
ponctué, assigné à un but ultime vers lequel chacun doit tendre. Le
sujet s’inscrit forcément dans le temps ; sans lui, aucune fonction de
sujet n’est envisageable. Cet assujettissement n'en repose pas moins sur un rapport
bien concret de l’homme au temps, mais qui n’est en réalité que la
représentation qu’il a d’un pur déplacement énergétique, celui de son énergie
vitale notamment. L’homme constate qu’il naît, vit et meurt, et que cette
succession est irréversible, ponctuée par des phases de vieillissement, plus ou
moins rapides, plus ou moins lentes, mais qui ne sont que des impressions. Ce
qu’il expérimente est un phénomène physique que chaque organisation atomique de
notre planète connaît, à la différence près, différence majeure, que lui en
a connaissance, qu'il en a conscience. De là, il fait de
l’irréversibilité une loi alors que la réalité est infiniment plus complexe,
mais il faut bien certains repères. Le problème est que l’homme finit par
croire en ses repères qui ne sont que des repères : il oublie qu’il ne
s’agit pas du Réel. Au creux de cet oubli, se niche sa peur. Il croit dans
l’existence de quelque chose de l’ordre du temps, et cette croyance,
paradoxalement ne le soulage pas : au contraire, elle met l’accent sur sa
finitude, elle en est la ponctuation permanente. Cette peur de vieillir, je la
connaissais moi aussi[2] ;
l’enfant, dès lors qu’il a pris conscience de sa présence au Monde, sait
qu’accepter de grandir, c’est déjà accepter de vieillir puis de mourir. Le
pouvoir travaille à partir de cette peur, l’accentue, la nourrit. Plus un
pouvoir se veut fort, plus il creuse le fossé de la représentation au
Réel ; soit en appuyant sur la crainte que peut susciter l’Inconnu, soit
en inventant des fables de toutes sortes, mais toutes tissées autour de
l’insécurité, du danger et de la fragilité de la vie. Des fables que l’on
apprend aux enfants dès leur plus jeune âge, qu’ils récitent à l’école et qui
hantent leur esprit à travers les âges de l’existence jusqu’au portes de la
mort. Tel le poème du père William, que la Chenille de mon rêve[3] tente
de me faire réciter mais que je ne parviens pas à retrouver avec exactitude.
Les rêves déforment ce que l’on veut nous inculquer et nous le rendent
sous une forme détournée, absurde, ou stupide, qui parfois parvient à nous
soulager.
Toute volonté de pouvoir sait
d’instinct que la discipline de l’emploi du temps est primordiale pour
asservir les sujets, qu’ils soient ou non proclamés tels. Que l’espace de
créativité inhérent au vital s’inscrit dans les différés, les hiatus, les
parenthèses, en ces instants où justement, l’on perd la maîtrise, on ne sait
plus ; le non-savoir devient source d’être et de création, pour peu que
l’on ne tombe pas dans la culpabilité ou la dépréciation de soi, dans cette
image que le Monde nous renvoie d’un manque de, dans cette déviation
d’une vision constructive et valorisante de nous-mêmes. Le pouvoir ne fait pas
de nous des êtres forts ; il nous veut les plus affaiblis possible. Non
pas physiquement mais mentalement. Au contraire, il encourage en nous le culte
de l’apparence physique (sport, mode, diététique, esthétique, hygiène, etc.)
dans un souci de soi purement extérieur, bruyant, clinquant et
superficiel, où est négligée la culture personnelle, intime, la découverte
et l’écoute de soi, dans le silence intérieur, la sérénité, la sobriété et
la profondeur. Le souci de soi est une forme de gouvernement dans la mesure où
je m’envisage comme objet à modeler dans un certain but ; mais
lequel ? Certains ne le savent même pas, ceux pour lesquels cette démarche
à un sens avancent soit des raisons de concurrence et de compétitivité, du
style « si je n’ai pas cette apparence physique, je suis disqualifié(e)
dans mon travail ou dans mon couple », soit des arguments relatifs au
bien-être personnel du genre « pour rester en bonne santé, pour bien vieillir,
il faut prendre soin de soi tout au long de son existence ». Ce ne sont
pas là des raisons absurdes ; elles ont leur part de véracité et de
lucidité dans le Monde où nous vivons. Seulement, elles sont données comme
prioritaires dans l’existence, bien avant d’autres qui pourraient l’être tout
autant, et qui plus est, et c’est là où réside le problème majeur, elles sont
envisagées sur le mode d’une Vérité soit économique soit scientifique, voire
les deux, et par là-même données comme incontestables. Les moyens employés à
ces fins deviennent des exigences quotidiennes et ne sont pas toujours des
choix personnels mais des effets de mode, des diktats économiques qui
s’imposent comme des évidences par le moyens de média à tendance publicitaire
extrêmement bien ciblés. La découverte et l’écoute de soi sont
d’un autre ordre ; dans leur déploiement, nous prenons tout autant soin
de nous, au sens du take care de la langue anglaise. Mais il s’agit d’un
soin bienveillant, et non pas d’un souci empreint d’une exigence non déclarée.
Être à l’écoute de soi c’est faire taire le Monde pour n’écouter que sa voix
intérieure [...].
Pour celui qui crée, chaque jour
qui naît est aussi une lutte contre le renoncement, alors que personne ne
l’attend, alors même que personne ne sait ni ne comprend réellement ce qu’il
peut bien être en train d’essayer de faire.
Sophie Lesueur
Extrait de La méditation d'Alice, Éditions Ribamar, 2013, p. 77.
